FCF-Rétrovision 3

FCF-Rétrovision 3 est la suite de mes délires en images de la vie d'un canton imaginaire au fil des sorties de voitures miniatures dans les collections presse ou autres.

23 mars 2012

Le champ du signe

 

Le champ du signe

 

Mars 1953

 A peine descendu de voiture avec sa femme, Ludovic de Poyr est accosté par son frère cadet Léopold.

_Cher Ludo, vous avez lu cet article ?

_Lequel ?

_ Celui sur ce qui s’est produit en Bourgogne la semaine dernière.

_ Non, de quoi s’agit-il ?

_ Il me rappelle un peu l’histoire de Roswell (Nouveau Mexique, juillet 1947)

_ Et alors ?

_ Je pense à ce que vous m’avez raconté il y a plus de trente ans maintenant.

  

Nous sommes en 1921… Lorsque Ludovic de Poyr rétablit son Spad au sortir d’une longue courbe sur la droite il mit le cap à l’Est Sud Est pour regagner la propriété familiale. Ce matin là le plafond était bas et la visibilité tout juste correcte. Volant aux alentours de 9.000 pieds, soit 300 m, il voyait cependant très bien le sol et son relief. Un fort vent venant du Nord contrariait le maintien de son cap.

 Cela faisait plus d’une heure et demie qu’il avait décollé de la base de Reims. Ce serait encore une fois un simple vol de routine pour cet ex-capitaine de l’armée de l’air qui était passé maître dans le pilotage de son biplan. Au point qu’aux lendemains de la Première guerre mondiale à laquelle il prit part, il n’eut de cesse de continuer à voler.  Dès qu’il le put il récupéra un Spad XIII qu’il fit rénover et qu’il utilisait tous les mois pour se rendre dans sa famille.

 Tout à coup le ciel se déchira et un rayon de soleil apparut à travers la percée. Curieux, Ludovic jeta un coup d’œil au sol. Se repérant assez vite, il constata qu’il volait un peu trop vers le Nord. Il avait trop amplifié la compensation de sa dérive. Il décida de perdre de l’altitude pour être moins soumis au vent. Puis, virant sur la droite, il regarda une nouvelle fois en bas. Son cœur faillit s’arrêter net. Surpris, il entreprit de rétablir son appareil et de virer sur la gauche tout en amorçant une descente. Il essaya de repérer à nouveau ce qui venait de le saisir. Ce n’est qu’au bout d’un cercle complet qu’il parvint à le retrouver. Stabilisant son appareil à 100 mètres du sol il fit un nouveau tour et prit des repères. Puis il mit le cap sur le village le plus proche où il posa son appareil dans un pré jouxtant le cimetière.  Il sauta à terre et se dirigea vers un estaminet où il s’enquit comment  trouver le maire ?

 _ L’est devant vous, lui répondit le patron du bistrot. A qui ai-je l’honneur ?

_ Ludovic de Poyr, fondé de pouvoirs à la BNCI de Reims.

_ Ouais ???

_ Voulez-vous faire un tour en avion ?

_ Ah c’est vous qu’on a entendu passer t’à l’heure ?

_ Oui.

_ Et pour qu’ faire ?

_ Je voudrais vous montrer ce que j’ai vu d’en haut.

_ Pouvons pas y aller à pinces ?

_ C’est trop loin. Et puis, je ne saurais y aller sans carte.

_ Hum !!!

_ Vous venez ? Ou pas ?

_ Ben, j’ suis pas très chaud. J’ai jamais monté dedans.

_ Y a-t-il un volontaire ? Lança Ludovic en se retournant vers la cantonade qui n’en perdait pas une malgré son air de ne pas y toucher.

Alors que toutes les têtes plongeaient un peu plus vers les tables, le maire  se déclara prêt à le suivre.

 Après avoir revêtu une canadienne et bien enfoncé son béret sur la tête, il prit place à l’avant de l’appareil qui décolla en direction de l’inquiétante trouvaille. Au bout d’une dizaine de minutes de vol, Ludovic retrouva le champ qui l’intéressait. Il entreprit de tourner autour et par forces gestes invita le maire à regarder en bas. A un moment il tendit le bras gauche, désignant une forme au sol. Quelques instants après il entendit  un son qu’il traduisit pour être un « Oui ». Satisfait, il piqua vers le sol et largua un fanion avant de repartir en direction du village.

 De retour sur le sol ferme, le maire avait les jambes qui flageolaient terrible. Après s’être un peu ressaisi, il s’adressa à Ludovic.

 _ C’est quoi c’machin.

_ Je n’en sais rien. Juste que ça m’a fait un choc lorsque je l’ai aperçu ce matin.

_Pourqu’ ?

_ Je vous l’expliquerai devant un verre. Vous êtes tout pâle.

 Pouvait pas être plus ravi, le maire, de se voir offrir un verre dans son troquet. C’était pas tous les jours qu’il recevait du beau monde. Puis, il pourrait se vanter d’avoir fait un tour en aéroplane. Qu’il avait mêm’ pas eu la trouille. Juste les chocottes. Mais ça il ne le dira pas. L’avait pourtant failli tout lâcher au décollage. Mais il avait pris sur lui et serré au maxi. Il en avait encore mal. Mais rien n’avait coulé.

 Devant une bonne chopine de rouge, Ludovic lui raconta son histoire. C’était au cours de l’automne 1917. Il était alors jeune Lieutenant dans le second groupe de l’Escadrille des Cigognes, affecté à la reconnaissance aérienne.  Il s’était plaint à son mécanicien, Léon dit Toujours que son avion faisait trop de bruit pour passer inaperçu au-dessus des lignes ennemies.

_ J’ peux vous bricoler un silencieux si vous voulez, mais vous allez perdre de la puissance. Et ça, si vous êtes surpris par un …

_ Je ne pourrais pas m’en sortir ?

_ Exact, mon Lieut…

_ Léon, je t’ai déjà dit qu’entre nous, y a pas de grade.

_ … Mais je crois que j’ai une idée.

 Et le lendemain matin :

_ Mon Lieut…

_ Léon !

_ Ludovic, je vous ai bricolé un truc… Vous voyez cette manette ? Tant que vous n’avez pas besoin de faire moins de bruits, vous la gardez dans cette position. Lorsque vous voulez être silencieux… si j’ peux dire… vous l’abaissez comme ceci. Vous perdrez de la puissance mais resterez en vol. Et pour retrouver toute la puissance du moteur, il suffit de la relever.

 Après un petit vol d’essai, Ludovic était satisfait du système imaginé par Léon dit Toujours. S’il avait su…

 Tout se passa bien pendant une dizaine de jours, avec chaque nuit ses éternels vols de reconnaissance qui se déroulaient plus ou moins sans grosses encombres.  Jusqu’à une nuit de pleine lune et sans nuages. Il était parti une nouvelle fois en reconnaissance au-delà de lignes ennemies aux commandes de son vieux Spad peint en noir et comment disait-il ?   Ah oui bariolé (noir pour la partie visible du sol, bariolé (marron, vert, gris) pour celle vue du ciel, histoire d’être le moins visible possible.

Et alors qu’il cherchait à repérer les positions adverses, la nuit se fit de plus en plus sombre, le privant de vision au sol. Pourtant, il y avait de la luminosité tout autour de lui, mais pas sous lui. C’était très étrange. Cela l’intrigua. Plus rapidement d’ailleurs que le temps que je mets à décrire cette scène. Il leva les yeux vers le ciel. Et eut très peur.

C’est d’ailleurs à partir de cet événement que ses cheveux devinrent blancs malgré ses vingt-deux ans à peine entamés. Une grosse ombre noire le survolait. De forme ovale. Il crut tout d’abord se trouver sous un ballon ennemi avant de comprendre son erreur. Il était lui-même trop haut pour cela. Alors qu’est-ce qu’était donc ? Il n’eut pas le temps de le savoir. De peur, il  poussa le manche à balais et parti en piqué.

C’est alors qu’un énorme sifflement se fit entendre. Il était effrayé et regarda de tout côté pour savoir d’où provenait ce sifflement. Il se rendit assez vite compte que c’était son avion qui le produisait. Rassuré, il jeta un regard vers le sol qui se rapprochait dangereusement de lui. Il eut juste le temps de constater la panique des soldats ennemis qui fuyaient en courant, se bousculant et se bouchant les oreilles. Il rétablit son appareil et regarda le ciel au-dessus de lui. Il n’y avait plus l’ombre. Celle-ci avait disparu.

 Lorsqu’il se posa, Léon lui demanda comment c’était passé son vol. C’est là, plus amusé par ce qu’il avait vu au sol, qu’apeuré par ce qui était dans le ciel, qu’il comprit d’où venait le sifflement…

 _ Géniale, ton invention Léon !

_ Quelle invention mon lieut… Pardon, Ludo ?

_ Ben ton sifflet !

_ Quel sifflet ?

 Et Ludovic de lui narrer son aventure.

_ Ah, ça doit être le poids que j’ai du fixer sur la commande pour l’empêcher de sauter en cas de looping. Il a du déplacer le volet d’ouverture de la dérivation. Vous pouvez me montrer ?

_ Monte, on décolle tout de suite.

 Une fois à 1.500 mètres, Ludovic parti en piqué sur le terrain, déclenchant l’énorme sifflement qui fit fuir les hommes au sol. Les deux occupants se mirent à rire devant le spectacle qui s’offrait à leurs yeux. Mais une fois revenus sur la terre ferme, c’est au rapport que Ludovic dut se rendre.

 _ C’était quoi cette plaisanterie ?

_ Rien mon Commandant ! Juste une trouvaille de mon mécanicien…

_ Vous appelez ça une trouvaille ?

_ Oui mon Commandant ! Cette nuit j’ai du faire un piqué au-dessus de l’ennemie parce que j’étais poursuivi par…

_ Et alors ?

_ Ben, mon Commandant, j’ai pu voir le reflet de la lune sur les baïonnettes adverses qui s’éparpillaient dans et hors des trancheés, tant ils étaient effrayés par ce sifflement.

_ Faits venir votre mécano.

 Et c’est ainsi que les trois appareils dont il disposait furent modifiés et utilisés à semer la panique dans les rangs adverses et permettre aux troupes au sol de réaliser quelques avancées. Mais revenons à notre propos principal. Revenons à la discussion entre Ludovic et le maire de… D’où d’ailleurs ? De La Brise de la Pastille, aux confins Est du 89.  

_ Voila pourquoi, je me suis posé ici. J’aimerais voir de près ce qu’il y a au sol. Et en tant que réserviste, je voudrais que les gendarmes puissent eux aussi  le constater.

_ Bon, ben faut aller voir le curé pour qu’il téléphone.

_ Vous n’avez pas le téléphone à la mairie ?

_ Non, trop cher.

_ Et ici ?

_ Y a la cabine des PTT, dit-il en la montrant au fond de la salle. Mais faut payer… répondit-il en enfonçant la tête entre ses épaules, tout penaud.

_ Mettez-moi en communication avec la gendarmerie.

 Ayant joint le Maréchal des Logis Honorin Terrieur  il raconta à celui-ci sa découverte. Intrigué, ce dernier lui répondit qu’il partait sur le champ avec son collègue, mais qu’à vélos, ils ne seraient pas au village avant 14 h 00. Cela laissa le temps au maire de trouver une carte d’état major et un moyen de transport pour se rendre sur place. C’était la bétaillère du père Jules, le maquignon qui marchanda l’essence pour le voyage. Quel village de ladres pensa Ludovic, plus pingres les uns que les autres. A croire qu’il y avait un concours pour être le plus rat.  Lui en profita pour casser la croute avec une belle assiette de cochonnailles et un bout d’époisses. 

Ce n’est que sur les 14 h 25 que les gendarmes arrivèrent, flapis de leur course en vélos. Ludovic leur offrit un verre et tout le monde prit place dans le carrosse du père Jules. Ludovic à côté de lui pour le guider, le maire et les deux gendarmes à l’arrière, au milieu des  effluves du dernier transport.  Au bout d’une demi-heure Ludovic aperçut le fanion qu’il avait largué et l’indiqua au père Jules.

 _ Vu ! C’est là-bas qu’on va ?

_ Oui.

_ Mais c’est les terres du bossu.

_ Et alors ?

_ L’est pas commode le vieux.

_ Vous avez peur ? Même avec les gendarmes ?

_ L’ connaissez pas l’animal. L’est capable d’ nous j’ter un sort.

_ Ne vous en faites pas. Je suis là moi aussi.

_ Et z’êtes qui au juste ?

_ Ben, moi !

 Arrivés, tout le monde descendit de la bétaillère et se regroupa autour de Ludovic. Celui-ci monta sur le toit de la bétaillère pour bien se repérer. Puis il s’adressa aux autres.

 _ D’ici j’aperçois très bien la forme dont je vous ai parlée tout à l’heure. Il faudrait que vous puissiez la voir vous-même.

L’un après l’autre, les quatre qui l’accompagnaient montèrent sur le toit de la bétaillère.  Quant tous en furent redescendus, Ludovic distribua les rôles. Il s’agissait de mesurer grossièrement la trace trouvée au sol. Un immense ovale contenant six trous formant les sommets d’un hexagone  étiré et un trait vers une extrémité.  Sur cette surface le sol était quasi nu, presque vitrifié, alors que tout autour l’herbe était normale. Qu’est-ce qui avait bien pour faire ça ?

 Au terme de cet examen, le Maréchal des logis nota les différentes mesures obtenues et annonça à Ludovic qu’il ferait un rapport à sa hiérarchie et à l’armée. Ce qu’il fit en rentrant. La suite on la connait que trop bien… Il n’y eut pas de suite. Le rapport ayant été classé comme farfelu et sans intérêt militaire. Pourtant  si l’on survole encore aujourd’hui le secteur on peut toujours découvrir ces traces dans le « champ du signe » comme l’ont appelé les rares témoins de ce fait d’hiver divers.

 3-213_GR01_Champ-du-signe

3-213_GR02_Champ-du-signe

 


 

 

Posté par Trebor Yles à 18:55 - C'était hier - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    Bravo

    Bonsoir Trebor.

    Bravo pour cette très belle mise en scène.
    Le récit est captivant, tu ménages le suspense à la perfection!
    Les photos sont de la même trempe. Tes décors sont toujours très bien assortis avec tes différents modèles et accessoires.

    Nous en redemandons.
    Jean-Luc.

    Posté par Warnless, 23 mars 2012 à 20:09

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